Faites parler les images. Utilisez les reflets !

Narcisse est le plus bel homme au monde. Partout où Narcisse se rend, il fait naître le désir, mais Narcisse ne s’éprend de personne, il est méprisant.

Une victime de son dédain s’en plaint à la déesse de la vengeance. Cette dernière manigance un plan pour faire payer le jeune homme impétueux. Ainsi, Narcisse se voit contraint de se désaltérer au bord d’un étang lors d’une chasse.

Narcisse tombe amoureux de l’image de son visage reflété dans l’eau, il s’oublie peu à peu dans sa contemplation, prend racine et se transforme en fleur à l’instar d’Echo, une de ses admiratrices qui s’est changée en pierre à la suite du rejet de Narcisse.

Narcisse Le Caravage vers 1595“ Narcisse ”, Le Caravage vers 1595

Le mythe est connu et exploité dans de nombreuses œuvres depuis sa création. C’est un bon point de départ pour nous aider à comprendre la portée narrative, subtile et très profonde qu’implique l’utilisation du reflet dans une image ou dans un texte.

Narcisse, face à son reflet, sort de lui-même et devient Echo. C’est un jeu à trois miroirs, Narcisse observant son reflet devient l’écho d’Echo. Ainsi Narcisse n’existe plus en dehors de son image.

(Je tiens à dire que ces déductions sont personnelles, vous pouvez me corriger en commentaire, d’ailleurs, je vous y encourage ! ;))

Pour illustrer la fable “La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf ” J’ai eu l’idée d’exploiter ce mythe pour appuyer la portée symbolique de la morale de la fable dont voici le texte :

La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf

Une Grenouille vit un Bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur,
Disant : “Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
– Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout. – M’y voilà ?
– Vous n’en approchez point. “La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

Dans cette fable, la grenouille oublie peu à peu ses conditions et ses limites à l’avantage de son paraître tant et si bien qu’elle meure car son image à plus d’importance qu’elle-même.

Voici l’image que j’ai réalisée à l’acrylique (dans le cadre de mon défi d’illustration !) :

La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Boeuf Timothée ROUXEL“ La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf ”, Timothée ROUXEL

J’ai utilisé à la fois le reflet comme “écho” (décidément) au mythe de Narcisse mais également comme un moyen technique de faire apparaître le bœuf, (qui est hors de l’image, ) dans l’illustration en utilisant de son reflet dans l’étang ! (quoique je pense avoir fait le mauvais choix de trop déformer les reflets en peignant les ondulations dans l’eau)

Voici comment Diego Vélasquez (XVIIe Siècle, Peintre Espagnol incontournable, considéré par beaucoup comme un des plus grands peintres de tous les temps) a utilisé le reflet pour peindre un couple ( le Roi Philippe IV et Marie-Anne) en ne les représentant pas dans le tableau “Les Ménines” (chef d’œuvre absolu de la peinture, son titre, “Les Ménines”, désigne les demoiselles d’honneur).

les ménines diego velasquez 1656

“Les Ménines”, Diego Vélasquez 1656

 

detail les ménines diego velasquez 1656
Le détail du couple “Les Ménines”, Diego Vélasquez 1656

Selon une analyse géométrique, certains experts affirment même que le reflet au miroir n’est pas celui du couple, mais celui de la toile peinte par Vélasquez dans le tableau ! … Un tableau un peu “narcissique” pour un peintre non ? Enfin, n’oublions pas que le sujet est “les demoiselles d’honneur”. Je ne vais quand même pas me permettre de juger Vélasquez…

Edouard Manet (XIXe siècle, l’un des pères de l’impressionnisme) utilise également l’astuce du miroir et peint dans le même tableau une nature morte, un portrait, une scène de rencontre et une vue d’ensemble sur une foule. Ainsi, c’est toute histoire qui se construit et se répond à elle-même dans une seule image. La grande classe.

Un bar aux Folies Bergère Edouard Manet

“ Un bar aux Folies Bergère “, Edouard Manet vers 1880

En allant toujours plus loin, Marc-Antoine Mathieu (dessinateur de bande dessinée connu pour ses expérimentations) réalise en 2011 “3 secondes”, une bande dessinée ne traduisant que ” 3 secondes de temps écoulé”. Par un jeu de miroirs reflétés et d’un zoom continu, il nous fait vivre une aventure s’étendant sur une ville entière à la vitesse de la lumière ! Un travail d’une rigueur d’implacable !

3 seconde marc antoine mathieu 2011

Extrait de “3 secondes”, Marc-Antoine Mathieu, 2011

Nous avons vu quelques astuces pour utiliser les reflets dans l’eau ou dans un miroir au service de la narration. Mais quelle serait la portée narrative de l’absence d’un reflet attendu dans un miroir.

“Hélène s’apprête à se coucher et se démaquille devant sa coiffeuse. Elle frémit en sentant un courant d’air frais. Pourtant, elle a fermé toutes les fenêtres… Un bruissement l’interpelle dans son dos, elle se retourne d’un coup sec et demande fébrile ” Il y a quelqu’un ? Qui êtes-vous ?”. La pièce est vide, mais une présence mystérieuse se fait sentir, il y a quelque chose d’imperceptible dans l’ombre qui semble mouvante, hypnotique… Mais… personne ! “Allons, mon esprit me joue des tours, il est temps que j’aille me coucher ” dit Hélène à haute voix comme pour se donner du courage. Elle est tout un coup oppressée par le silence pesant qui l’entoure, chaque bruissement est tonitruant. Hélène retrouve son reflet dans le miroir et s’applique, tremblante, à se démaquiller en vitesse. Tout un coup, elle sent une main glacée et raidie s’agripper à son épaule… Sous le choc, elle ne parvient qu’à souffler sans cri face au reflet où son épaule est restée nue. Lentement, les yeux fermés, Hélène se tourne au rythme d’une vis déjà trop enfoncée. Elle prend son courage à deux mains et ouvre ses yeux pour se retrouver toujours face au vide. La jeune femme rassurée se retourne une ultime fois vers le miroir, mais… Son reflet a disparu. Elle n’a laissé qu’une trace de buée, celle de son dernier souffle”

Voici une histoire que j’ai improvisée pour cet article et qui aurait tout autant pu être traduite en illustration : une main posée sur l’épaule d’une femme de dos face à un miroir ne reflétant qu’elle-même. Je suis illustrateur et pas écrivain, en revanche, je conseille à tous les créatifs de d’écrire régulièrement des histoires, même avec un style très pauvre, comme celui-ci, pour développer en eux une conception personnelle du monde, leur art s’en nourrira.

Voici une image que j’ai découverte en cherchant l’iconographie (la documentation en image) pour cet article après l’avoir écrit : voici une illustration qui correspond bien à mon texte Smile ! Cependant, le message joue directement sur le symbole du miroir en lui-même plus que sur l’utilisation du reflet à proprement parler… On remarque que la symbolique du miroir sous-entend toujours quelque chose d’un peu macabre… Le titre est “All is vanity “ (on en revient toujours à notre fameux mythe de Narcisse !) dessiné par l’illustrateur américain “ Charles Allan Gilbert “ (1873-1929)

All is vanity Charles Allan Gilbert

 

” All is vanity “, Charles Allan Gilbert

L’absence de reflet est souvent utilisée dans le récit fantastique pour symboliser la mort, ainsi, dans les mythes, les vampires n’ont pas de reflets.

On peut noter d’autres utilisations du miroir dans le récit fantastique et horrifique, et notamment dans la nouvelle ” Je suis d’ailleurs” de H.P Lovecraft (un écrivain américain connu pour ses récits fantastiques, d’horreur et de science-fiction) dans laquelle nous suivons le parcours d’un personnage indéfini qui réalise sa nature monstrueuse en découvrant son propre reflet.

En bref, les possibilités narratives qu’offre l’utilisation du miroir sont exceptionnelles. Elles permettent de traduire les sentiments qu’éprouvent des personnages face à leurs images, mais également de les confronter aux regards des autres sur eux même. Comme nous l’avons vu, l’utilisation du reflet et de son absence peuvent également servir les histoires fantastiques, soit en utilisant la symbolique de l’absence de reflet comme métaphore de la mort ou comme élément de tension et de suspense. Dans une image, le miroir est également un moyen technique de raconter plusieurs scènes et de projeter plusieurs sujets en simultané comme nous l’avons vu avec “les Ménines” de Diego Vélasquez ou avec le tableau “Un bar aux Folies Bergère “ de Manet.

Il y aurait sans nul doute encore des milliers de choses à dire sur l’utilisation des reflets, n’hésitez pas à le faire en commentaire.

Pour vous, qu’est-ce que René Magritte (Peintre Surréaliste belge) a voulu exprimer en peignant ce tableau ‘”Le Faux miroir” en 1929 ?

Le faux miroir rené magritte 1929

“ Le faux miroir ”,  René Magritte 1929

 

La narration est un élément primordial en illustration, ainsi, voyez comme nous pouvons nous nourrir des mythes, du travail des peintres et des romanciers, mais aussi de chaque artiste et de la nature elle-même pour développer le potentiel narratif de nos images ! C’est ce que vous découvrirez en suivant ce blog ” Dessiner et écrire” et c’est grâce à vous et à vos commentaires que j’approfondirai mes connaissances pour nous permettre de réaliser le meilleur de nous-même !

Les meilleurs illustrateurs ont débuté un jour et leur secret
est de ne jamais s’être arrêté d’apprendre et de s’exercer !
Restez toujours actif et motivé !

A bientôt sur dessineretecrire.com !

 

 

 

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2 commentaires sur “Faites parler les images. Utilisez les reflets !

  1. L’image est splendide, et le choix de l’oeuvre également ^^
    Si vous vous intéressé aux effets de rendus dans le dessin, je vous conseil de vous intéressé à trois œuvres absolument magnifiques, “le combat de David et Goliath” de Volterra qui représente la même scène en recto et en verso (comme si qu’on avait mis pause à la scène, qu’on l’avait peint dans un sens, puis dans l’autre), “Hermaphrodite” (celle du Louvre), une sculpture qui, selon l’angle, représente un homme… ou une femme, et “galerie de vue de la Rome moderne” de Pannini (oui c’est son vrai nom) et qui est un tableau qui a la propriété de représenté une galerie d’art avec différents tableaux (tous uniques bien sur).

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