Concevoir une Illustration colorée à l’aquarelle et à la gouache, pas à pas.

Dans le cadre de mon défi d’illustration, j’ai illustré la fable de Jean de La Fontaine “Les obsèques de la Lionne” à l’aquarelle et à la gouache.

Je vais dans cet article vous expliquer mes choix narratifs, mais aussi revenir en détail sur ma technique graphique.

Avant toute chose, il est nécessaire de se familiariser avec le texte et de définir précisément l’univers à illustrer.

Voici le texte complet de la fable “Les obsèques de la lionne” par Jean de La Fontaine :

La femme du Lion mourut :
Aussitôt chacun accourut
Pour s’acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolations,
Qui sont surcroît d’affliction.
Il fit avertir sa Province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s’y trouva.
Le Prince aux cris s’abandonna,
Et tout son antre en résonna.
Les Lions n’ont point d’autre temple.
On entendit à son exemple
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au Prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître,
On dirait qu’un esprit anime mille corps:
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait : la Reine avait jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
Et soutint qu’il l’avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion:
Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit : Chétif hôte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix !
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles; venez, Loups,
Vengez la Reine, immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes.
Le Cerf reprit alors : Sire, le temps des pleurs
Est passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié couchée entre des fleurs,
Tout près d’ici m’est apparue,
Et je l’ai d’abord reconnue.
Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.
Aux Champs Elysées j’ai goûté mille charmes,
Roi légendaire connu pour son sens de la justice.
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.
J’y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose,
Qu’on se mit à crier : Miracle, apothéose !
Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l’appât, vous serez leur ami.

À la lecture de cette fable, c’est la description de la cour du roi de façon satirique qui m’a marqué en priorité. Les personnages jouent un rôle autour du Lion et simulent la tristesse. Bien sûr, la situation évolue ensuite et le cerf sera menacé, mais grâce à sa finesse d’esprit, en se jouant des vices d’orgueils du Roi et de sa cour, il conservera sa liberté physique et morale.

J’ai choisi l’angle du théâtre pour illustrer la fable. Les personnages seront costumés avec des couleurs vives et criardes qui rappellent les costumes de théâtre et joueront avec exagération leurs pleurs tandis que le cerf, libre, gambadera en arrière-plan sur un décor fait de plans fixes superposés toujours pour s’inspirer des décors de théâtre.

Au stade des recherches, j’ai commencé par dessiner chaque personnage dans une attitude théâtralisé indépendamment afin de conserver une fraîcheur dans la posture. Pour ce style graphique, je me suis concentré sur l’utilisation de formes assez simples pour créer mes personnages.

Croquis obsèques de la lionne

Exemple de croquis préparatoires

Je souhaitais réaliser une illustration avec un traitement plus proche du “graphisme à plat” que d’une illustration réfléchie en volume pour me concentrer vraiment sur le travail des formes et des silhouettes.

Pour la documentation, je me suis aidé d’images et de tableaux pour m’inspirer de la mode vestimentaire à l’époque de Louis XIV et j’ai moi-même joué les différentes poses pour les ressentir avant de dessiner les personnages en action (sans toutefois prendre de photo), j’ai également utilisé des références photos pour styliser les animaux, mais j’ai limité ma documentation sur cette illustration. Le cerf est présenté par une silhouette représentative d’une humeur joyeuse qui évoque sa liberté.

Documentation obsèques de la lionne

Un petit aperçu de ma documentation

Une fois mes croquis réalisés, j’ai profité de l’outil informatique pour scanner mes photos et travailler sur la composition en déplaçant mes croquis dans le format A4 (je réalise toutes mes illustrations pour mon défi d’illustration à ce format). Je réalise cette manipulation avec le logiciel “Photoshop” mais vous pourriez utiliser le logiciel “Gimp” qui est gratuit. J’ai malheureusement oublié d’enregistrer ma composition… Je ne peux pas vous montrer d’image, mais il s’agit de simple “collage”.

Une fois la composition définie sur ordinateur, je la copie sur une feuille type imprimante et j’encre très rapidement mes lignes de contours sur le dessin. Je ne dessine pas les ombres ou les effets de matières. On appelle un dessin réalisé uniquement en lignes de contours : un dessin en “ligne claire”. C’est le même style d’encrage qu’utilisait Hergé (et son studio) pour dessiner “Tintin” par exemple.

Dessin compo obsèques de la lionne

J’ai ensuite reporté mes lignes de contours sur un papier aquarelle “Arche” grain fin en n’appuyant très peu sur mon crayon pour avoir un tracé très doux. J’ai utilisé pour ce faire une table lumineuse, mais vous pouvez utiliser une fenêtre en plein jour qui fait une très bonne table lumineuse. Faites attention à tracer très légèrement vos traits de contours au crayon de papier, car vous n’utiliserez pas la gomme par la suite !

J’ai peint des aplats de couleurs (les aplats sont des surfaces de couleurs unies, sans dégradé ni variations) sur tous mes éléments. J’ai utilisé l’aquarelle et surtout, j’ai fait bien attention à ne pas du tout appliquer la théorie des couleurs Open-mouthed smile. C’est un choix un peu “osé ”, car de ce fait les couleurs sont toutes uniformément “saturées” (Saturation ? Un rouge vif est saturé, le gris n’est pas saturé. ) ce qui donne comme résultat des couleurs “criardes” et kitch, mais mon objectif est avant tout de montrer la scène comme une pièce de théâtre et les personnages sont donc en “costumes”. Évidemment, l’image aurait été plus belle avec une uniformité dans l’ambiance colorée. Mon avis est d’automatiquement privilégier les choix narratifs face à l’esthétisme si la question se pose. Si desservir l’esthétisme sert la narration : je n’hésite pas.

Applats obsèques de la lionne

J’ai encré au pinceau et à l’encre de Chine mes lignes de contours.

Encrage obsèques de la lionne

J’ai réalisé mes ombrages en peignant à l’aquarelle avec un gris coloré froid (un gris légèrement teinté en violet/bleu) sur l’ensemble des surfaces à ombrer une première fois, puis je suis revenu avec cette même couleur légèrement assombrie pour définir des ombres plus foncées une fois le premier passage sec.

Ombrage obsèques de la lionne

J’ai placé ma lumière en mélangeant un peu de jaune citron en aquarelle avec de la gouache blanche, j’ai appliqué ma peinture en “mi-pâte ”, c’est-à-dire très peu diluée, mais quand même un peu. Puis, une fois la gouache sèche, j’ai peint les éclats de lumière avec de la gouache blanche sortie du tube (en pâte) pour contribuer à faire ressortir le côté clinquant dans la continuité de cette vision du théâtre un peu kitch.

Lumière obsèques de la lionne

Notez que mes ombres et mes lumières sont toujours très définies en forme simple et marquée, dans la continuité du style graphique assez plat que j’ai choisi d’utiliser pour illustrer cette image.

Et voici le résultat final avec une petite retouche à l’encrage :

20180312 LES OBSEQUES DE LA LIONNE MISE EN PAGE

J’ai évidemment utilisé l’outil informatique pour récupérer les bonnes teintes qui s’affadissent lorsqu’on les scanne.

Et voilà ! J’espère qu’avec cet article, j’ai su vous montrer un processus créatif. Pour résumer, je pense que le principal pour réaliser une illustration est avant tout de définir un “angle narratif”.

Pour trouver son angle narratif, il faut :

  1. Connaître son sujet : lire la fable et la comprendre (lisez des études de textes si c’est compliqué)
  2. Établir le ou les messages importants à transmettre : ici (et pour mon ressenti) c’est l’hypocrisie de la cour du roi et la liberté du Cerf.
  3. Chercher un lien logique (en fonction de sa culture générale et de son ressenti): ici (et pour moi) l’univers du théâtre.

Une fois que vous avez votre angle narratif, vous allez structurer votre processus de façon à garder une cohérence et un équilibre dans ce cadre.

Vous établirez vos choix graphiques pour que :

  1. L’univers du texte soit toujours identifiable (connaître son sujet).
  2. Le message principal soit compréhensible en premier niveau de lecture (établir le ou les messages importants à transmettre )
  3. Votre style soit au service du message et de l’univers à illustrer (chercher un lien logique)

Il est beaucoup plus facile de trouver des idées dans un cadre limitant, car il y a moins d’efforts à produire pour conserver une cohérence artistique et utiliser sa logique immanente comme moteur créatif.

Les meilleurs illustrateurs ont débuté un jour et leur secret
est de ne jamais s’être arrêté d’apprendre et de s’exercer !
Restez toujours actif et motivé !

A bientôt sur dessineretecrire.com !

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2 commentaires sur “Concevoir une Illustration colorée à l’aquarelle et à la gouache, pas à pas.

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